Un parfum d’exception
Ces parcelles confidentielles où Chanel et Dior puisent leur inspiration
C'est ici que tout a commencé. Lorsque Gabrielle Chanel, en 1921, a demandé au nez Ernest Beaux de créer un parfum, c'est le jasmin de Grasse, qui l'a insprié. Parmi les échantillons qu'il lui a présentés, la créatrice a choisi le cinquième. Numéro 5 est né. Cent ans après il demeure le plus grand succès de la marque et cultive ses racines azuréennes.
Si la pression foncière a bien failli faire disparaître les plantes à parfum de la Côte d'Azur, les grandes maisons ont tenu bon, et investissent à nouveau sur place. Depuis 30 ans, Chanel a noué un partenariat exclusif avec la famille Mul, qui cultive 20ha dédiés à l'industrie du parfum et des arômes. Aujourd'hui dirigée par Cécile Mul , l'entreprise, à la fois productrice de fleurs mais aussi transformatrice en absolu et concrète de cette précieuse matière première, avait pris ce virage audacieux dès les années 70. Marius Mul, son père, avait alors racheté la maison Gazignaire, spécialisée dans la macération de fruits pour fournir les arômes aux fabricants agroalimentaires. De quoi valoriser ses propres productions, mais aussi proposer à ses clients quelque 450 références d’extraits produits à partir de 45 filières intégrées (incluant des coopératives de producteurs), dont une dizaine issues de ses propres terres, dans la vallée de la Siagne. à la fin des années 80, la maison Chanel a co-investi à ses côtés, pour créer une usine afin de lui fournir en exclusivité l'absolu issue du jasmin cultivé sur place, pour sécuriser les approvisionnements de Numéro 5, mais aussi d'autres parfums de la marque.

Et désormais Chanel veut faire plus encore. « Nous allons faire une extension de 10 ha en partenariat avec Chanel qui a acquis les terres à proximité », détaille ainsi Cécile Mul. Outre le jasmin, dont les plants sont renouvellés par l'exploitant lui-même, les terres de Pégomas voient aussi fleurir la tubéreuse, dont l'odeur peut être entêtante mais s'avère précieuse pour stimuler les créations oflactives telles que Gabrielle. L'iris fait aussi partie des cultures relancées par la famille Mul, avec le soutien de Chanel, ou encore le geranium et la rose de mai. Et surtout c'est ici que le parfumeur de Chanel, en contact permanent avec les producteurs, puise encore régulièrement son inspiration.
à quelques kilomètres de là, un autre jasmin s'épanouit, celui de Maurin Pisani et sa compagne, sur les hauteurs de Grasse. Après avoir cueilli comme saisonniers dans les champs de Carole Biancalana, sur les hauteurs de Grasse, d’où provient notamment la fragrance de « J’adore l’or », pendant plusieurs années, le couple, poussé par la maison Dior, qui souhaitait accroître sa capacité d’approvisionnement, a cherché pendant 3 ans une terre où planter 8 000 pieds. Grâce à la Safer et en particulier Terre Adonis (lire ci-contre), les deux agriculteurs ont finalement trouvé où planter quelque 15 000 pieds, qui ont produit cette année leur troisième récolte, entièrement vendue à Dior et transformée par un industriel voisin.

« Le parfumeur fait les choses bien, les prix sont indexés sur l’inflation, bien au-dessus des prix du marché. Au sein de l’association « Les fleurs d’exception du Pays de Grasse », on pousse vers ce type de contrats », confie Maurin Pisani, qui compte bien atteindre les 20 000 pieds et vivre de cette culture encore moribonde il y a quelques décennies.
à l’origine des plus grands parfums français, ces parcelles reconquises malgré la pression foncière et la mondialisation, pourraient bien être aussi leur avenir.
Au Domaine de la Rose, Lancôme s’enracine à Grasse
La griffe de luxe cultive désormais ses propres roses centifolia, ingrédient-phare du parfum La Vie est belle.
Des champs de fleurs à perte de vue, des restanques en pierres sèches. Un petit pont sous lequel coule un filet d’eau. Une nature luxuriante, calme, aux effluves délicates. Au Domaine de la Rose, même la campagne respire le luxe. Cette propriété agricole de quatre hectares au cœur de Grasse, capitale incontestée du parfum, a été rachetée par Lancôme en février 2020. La maison parisienne, propriété du groupe L'Oréal, y a récolté ses premières roses centifolia au printemps dernier, sur une parcelle de 1 200 m², plantée avant à son arrivée. Les fameuses « roses de mai », réputées pour leurs propriétés hydratantes et leur parfum puissant aux notes sucrées et florales, entrent dans la composition de nombreux parfums et produits cosmétiques.

« Lancôme s’approvisionne depuis longtemps en pays de Grasse, mais c’est la première fois que nous serons producteurs, souligne Françoise Lehmann, directrice générale international de Lancôme. Cela ne couvrira pas les besoins, mais ce qui est produit ici sera décliné dans les parfums les plus vendus en France, notamment La Vie est belle. D’une manière générale, nous allons décliner le domaine sur des références un peu “signature”.» En rose principalement, mais aussi en iris pallida ou en jasmin, d’autres essences qui ont été plantées dans ce domaine cultivé à 100% en bio depuis plus de vingt ans. « C’est un investissement conséquent pour nous, stratégique, qui va participer au rayonnement de la marque et à l’attractivité du pays de Grasse », ajoute la dirigeante. Même si en complément, la griffe parisienne continuera de se fournir en plantes à parfums chez d’autres producteurs à Grasse et Valensole dans les Alpes-de-Haute-Provence.
Deux ans du champ au flacon


« Toutes les plantes ont été sourcées dans le pays de Grasse pour leurs qualités de parfum et leurs qualités agricoles. Il y a quatre variétés de roses centifolia sur le domaine. », poursuit Antoine Leclef. C’est à ce Grassois depuis 15 générations, ingénieur en paysage et architecte de jardins que la maison Lancôme a confié les clés de son domaine azuréen. Il a notamment supervisé de gros travaux de restauration du système d’irrigation. Puisant dans des sources souterraines et deux vallons qui traversent la propriété et alimentent deux petits bassins de rétention, le domaine est aujourd’hui quasiment autosuffisant en eau. Et Françoise Lehmann d’appuyer : « Nous avons reçu un accueil très promoteur localement, très favorable à la démarche, ça va dans le sens des élus locaux de développer la vocation agricole de l’endroit. Nous appuyons sur les leviers du luxe, du savoir-faire et du patrimoine, en investissant dessus nous investissons à long terme. » Il est vrai qu’invités à la première récolte, élus et représentants du monde économique grassois ne cachaient pas leur satisfaction de voir la maison de luxe s’installer à leurs portes.
Dans quatre ans, lorsqu’il aura atteint sa maturité, l’endroit produira quelque six tonnes de roses par an. Elles seront récoltées chaque mois de mai, dans la fraîcheur de l’aube dès 6h30 du matin, afin de conserver toutes les capacités odorantes des fleurs délicates justes écloses. Mais avant d’arriver dans les flacons, pas moins de deux années de préparation seront nécessaires. Les fleurs seront expédiées chez LMR (Laboratoire Monique Remy), filiale « nature » grassoise du géant américain des arômes et saveurs IFF, pour être transformées en « concrète », extrait odorant tiré de matières naturelles. De l’autre côté de l’Hexagone, c’est à Gauchy (Aisne), dans l’usine Fapagau du groupe L’Oréal, dédiée à la production des parfums de luxe que le processus s’achèvera, transformant les fleurs du Sud en fragrances. Pour la maison Lancôme, désormais chez elle sur la Côte d’Azur, la vie est belle au Domaine de la Rose.
Chanel s’engage avec Terre Adonis



Technicoflor, le nez allaudien des grands de la cosmétique

Le délicat parfum de rose qui a fait le succès de l'une des dernières gammes de Nuxe, c'est eux! Technicoflor, la PME fondée il y a 40 ans par Patrick Sabater à Allauch, est le nez anonyme de bien des grands noms de la cosmétique. Les huit créateurs de l'entreprise conçoivent chaque année de nouvelles fragrances, pour Sisley, Biolane ou Mustela, ou encore de grandes maisons de parfum et de l’eau de toilette comme Givenchy ou Bien-être. Et ces dernières années, la tendance "origine naturelle" prend de plus en plus d'ampleur. Technicoflor qui a fait ce pari il y a déjà 12 ans, est aujourd'hui un leader des composants naturels et muscle sa politique RSE.


Technicoflor a ainsi lancé un indice de biodégradabilité de ses produits, mais aussi une politique de sourcing qui passe au crible l’écoresponsabilité de ses fournisseurs, afin de la communiquer aux clients en aval, et mis au point un Flor index, sorte de nutriscore de la parfumerie informant sur le bilan carbone et la durabilité des productions. L'entreprise familiale compte bien garder ce cap et vient d'inaugurer pour cela une nouvelle usine flambant neuve à Allauch de 5 000 m² moyennant un investissement de 14M€ et va lancer dans la foulée (4 M€) la construction d’une usine soeur en Chine, sur le site de Beautéville.
« Petit parfumeur » de Fragonard : de ateliers « nez » pour les enfants

















